Crise ecclésiale et liberté de conscience Nicolas Berdiaev

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Crise ecclésiale et liberté de conscience Nicolas Berdiaev

Message par Père Estroïka le Mar 27 Oct - 13:08

(emprunté au forum de l'Acer)

Crise ecclésiale et liberté de conscience
Nicolas Berdiaev

[Traduction de l’article « Tserkovnaia smouta i svoboda sovesti », publié en 1926 dans la revue Pout’ (« Le Chemin »). Il s’agit d’une réaction au concile épiscopal de l’Eglise russe hors-frontières réuni en 1926 à Karlovtsy. Ce concile entraîna une rupture du synode de Karlovtsy avec les métropolites Euloge (Europe occidentale) et Platon (métropole d’Amérique). Il y fut aussi question de l’ACER et de sa collaboration avec l’organisation protestante YMCA.

Plus de 80 ans nous séparent de ces événements et les jugements très incisifs de Berdiaev doivent être replacés dans leur époque. Néanmoins le propos général de ce texte garde aujourd’hui encore toute son actualité et son caractère prophétique. La lecture en est toujours très éclairante et permet de mieux comprendre les enjeux des débats actuels au sein de l’Eglise.
Pour lire l'original, suivre ce lien: hrono.ru/libris/lib_b/berd02.html]

L’esprit de l’orthodoxie ignore le cléricalisme. Ce phénomène négatif s’est plutôt développé sur un terreau catholique. Mais nous assistons actuellement à la formation de tendances cléricales et d’une idéologie cléricale russes. Notre jeunesse orthodoxe, parfois dans ses meilleurs éléments, souffre de cette maladie. Dans le cas de la jeunesse il s’agit d’une maladie infantile de la renaissance chrétienne russe, d’un excès d’enthousiasme dans la réaction contre une longue période de reniement de l’Eglise orthodoxe. Chez les anciens, dans la génération d’avant la révolution, il s’agit plutôt de sclérose sénile, d’une inaptitude absolue à la création et à la liberté.

Le dernier concile épiscopal à Karlovtsy, qui s’est engagé sur le chemin du schisme ecclésial, qui a bafoué l’autorité des métropolites, qui a presque condamné le mouvement chrétien de la jeunesse, qui a craché le poison de soupçons malveillants et a voulu contaminer les âmes saintes par sa folle suspicion, porte un coup terrible aux tendances cléricales et nous oblige à nous interroger sur les questions essentielles de la conscience ecclésiale. C’est le côté positif de ce malheureux concile. Parfois le bien est atteint à travers le mal. L’abcès purulent a été crevé. Et c’est une bonne chose. L’autorité des évêques russes de Yougoslavie et de Bulgarie, qui ont pratiqué toutes ces années la terreur spirituelle, a reçu un coup terrible. Et cette épreuve doit être vécue avec profit par ceux qui étaient sujets aux illusions du cléricalisme.

Dans une partie de la jeunesse russe, religieusement ardente et sincère, mais qui n’avait pas réfléchi à fond aux fondements de l’Orthodoxie et qui n’en avait pas encore pris entièrement conscience, existait une tendance à considérer chaque prélat comme infaillible et à voir en lui une sorte de pape. La génération en proie à la réaction contre les éléments destructeurs de la révolution, éprouvait le besoin de s’appuyer à une falaise inébranlable, de trouver une autorité ferme, ressentait une peur de la liberté de l’esprit, de la liberté de choix. Mais pareilles tendances doivent mener à des conflits tragiques à l’intérieur de la conscience.

Seul le catholicisme a élaboré une conception achevée de l’autorité infaillible de la hiérarchie et en a tiré toutes les conséquences. Dans l’orthodoxie une telle conception ne peut être qu’inaboutie et contradictoire. Si on peut passer sa vie avec un pape, avec vingt-cinq papes en désaccords entre eux on ne peut aboutir que dans une maison de fous. En réalité l’orthodoxie se distingue du catholicisme non pas en ce qu’on y trouve vingt-cinq papes au lieu d’un seul, mais en ce qu’on n’y trouve pas de pape du tout. Et il faut en prendre conscience jusqu’au bout.

L’orthodoxie ignore l’autorité infaillible des évêques. La seule autorité intrinsèquement infaillible est celle de l’Eglise, de la conciliarité ecclésiale, et le peuple ecclésial entier de toutes les générations chrétiennes, à commencer par les apôtres, en est le porteur. Dans l’encyclique des patriarches orientaux de 1848 il est dit : L’infaillibilité repose sur la seule universalité de l’Eglise, unie par l’amour mutuel, et l’intégrité dogmatique ainsi que la pureté du rite est confiée à la garde non pas de la seule hiérarchie, mais de tout le peuple ecclésial, qui est le corps du Christ. C’est le peuple ecclésial tout entier et non la seule hiérarchie qui est le porteur et le gardien de la vérité chrétienne. Et il n’y a aucune garantie juridique au sujet de l’expression de l’autorité intérieure de l’Eglise. Un seul orthodoxe peut avoir davantage raison, qu’une majorité d’évêques. Il fut un temps où saint Athanase le Grand, qui était alors diacre, c’est-à-dire, une personne de rang hiérarchique insignifiant, était le porteur de la vérité de l’orthodoxie contre la quasi-totalité de l’épiscopat oriental, favorable à l’arianisme. Les cléricalistes de l’époque, adorateurs de l’autorité hiérarchique extérieure, devaient être contre saint Athanase le Grand et pour les évêques ariens. La conscience orthodoxe peut parfaitement admettre qu’un écrivain laïc, A.S. Khomiakov, ait davantage exprimé l’esprit de l’orthodoxie, que certains métropolites, soumis à l’influence de la scolastique catholique ou protestante.

L’orthodoxie autorise une plus grande liberté de pensée. Le grand avantage de l’orthodoxie consiste précisément en ce qu’elle ne reconnaît pas de garanties extérieures, en ce qu’elle ne conçoit pas l’Eglise selon l’image du royaume de ce monde, par analogie avec l’Etat, qui exige des conditions juridiques formelles, en ce qu’elle croit à l’action directe de l’Esprit Saint. La question qui est aujourd’hui obscurcie et qui doit être posée dans toute son acuité, est de savoir si l’orthodoxie reconnaît ou non la liberté de conscience comme fondement de la vie spirituelle. Tioutchev a jadis écrit au sujet du pape Pie IX : « une seule parole les a perdus : ˝la liberté de conscience est une absurdité˝». Ces mots de Tioutchev, si chers à nos slavophiles, n’ont de sens et de justification que si l’orthodoxie elle-même reconnaît fermement que la liberté de conscience n’est pas une absurdité, mais la valeur suprême du christianisme. Or nous vivons dans une période de peur devant la conscience libre, de timidité, de réticence à prendre sur soi le fardeau de la liberté, le fardeau de la responsabilité.

Les tendances cléricales d’aujourd’hui témoignent d’une approche de l’Eglise et de l’autorité ecclésiale influencée par le catholicisme. Et ces tendances sont particulièrement fortes chez ceux qui se considèrent comme des orthodoxes exclusifs et fanatiques, qui haïssent le catholicisme et sont incapables d’en voir les aspects positifs. Nous assistons actuellement non seulement à une réaction contre la pensée russe antireligieuse, ce qui est un grand bien, mais aussi à une réaction contre la pensée religieuse russe du XIXe siècle, ce qui est une manifestation d’ingratitude et une rupture indue de la continuité de la tradition. La pensée religieuse russe orthodoxe était exceptionnellement attachée à la liberté, elle portait en elle l’idée de l’esprit libre, de la conscience libre et préparait une réforme et un renouvellement, une renaissance spirituelles, qui ont été empêchées par la révolution athée depuis longtemps en gestation ainsi que par les forces mortifères de la réaction, éteignoir de l’esprit, qui en sont inséparables. Actuellement le mouvement de renaissance et de renouvellement dans l’Eglise est entravé et paralysé par les mensonges de « l’Eglise Vivante » et de la réforme ecclésiale dans la Russie soviétique.

A mon sens, la question de la liberté de conscience est essentielle pour le christianisme et doit être posée avec la plus grande clarté et la plus grande radicalité. La liberté doit toujours primer sur l’autorité. Même dans le catholicisme la recherche d’une autorité inébranlable, dotée de tous les signes visibles de sa légitimité, est en fin de compte une fiction, fondée sur une illusion. L’autorité infaillible du pape présuppose sa reconnaissance et l’assentiment donnée par la conscience libre du croyant catholique. L’autorité du pape n’est pas une réalité extérieure, n’appartient pas à l’ordre de la nature et de la matière, comme appartiennent à cet ordre un morceau de bois ou une pierre, qui s’imposent à nous et viennent nous frapper de l’extérieur : il s’agit d’une réalité d’ordre spirituelle. Mais l’autorité du pape ne devient une réalité spirituelle qu’en conséquence d’un acte de foi, qui est un acte libre, à la suite de sa reconnaissance par le sujet religieux.

La particularité de la conscience catholique dominante est qu’elle tend à arrêter au plus vite l’exercice de la conscience libre, qu’elle n’en reconnaît pas l’exercice permanent. Au contraire, la conscience orthodoxe ne reconnaît pas en principe cette suspension de la liberté de conscience, son transfert à un organisme ecclésial supérieur. Pour elle la liberté de conscience s’exerce d’une manière ininterrompue, c’est à travers elle que s’effectue la vie conciliaire de l’Eglise. La vie de l’Eglise est l’union d’amour dans la liberté. Fondamentalement, tout ce qui avait une signification spirituelle, dans le monde catholique aussi, présupposait la liberté de conscience, la créativité de l’esprit libre, et non l’exercice d’une autorité formelle extérieure.

La liberté de la conscience dans l’orthodoxie ne signifie pas un individualisme protestant. Elle est liée intérieurement, en profondeur, à la conciliarité. La Réforme avait absolument raison en affirmant la liberté de la conscience, mais elle s’est engagée dans la voie erronée de l’individualisme. La liberté n’est pas le retrait de l’âme, sa mise en apposition à toute autre âme et au monde dans son ensemble. Dans la dimension de la liberté, dans la liberté chrétienne, se rejoignent mystérieusement l’unicité de l’individu et la généralité de l’universel. La liberté ne peut jamais être suspendue ou interrompue, ne peut jamais être transférée à un autre individu ou à une autre instance, elle peut seulement être éclairée.

Jamais je n’accepterai rien contre ma conscience libre, pas même Dieu, car Dieu ne saurait être une violence faite à ma liberté. Mon humilité devant ce qui me dépasse ne peut venir que d’une illumination, d’une transfiguration de la conscience libre de l’intérieur, ne peut être qu’une communion mystique à cette réalité supérieure.

Même un concile œcuménique, organe suprême dans l’orthodoxie n’est pas doué d’autorité extérieure. Un concile oecuménique ne possède pas de caractéristiques formelles et juridiques, accessibles aux sens, il n’est pas de l’ordre de la Loi. Le concile lui-même ne doit pas être érigé en idole et absolutisé. Il peut se révéler être un brigandage, alors même qu’il a toutes les apparences de la légitimité. Un concile oecuménique authentique est un concile où agit réellement l’Esprit Saint. Et l’authenticité d’un concile oecuménique, la présence de l’Esprit Saint en lui est révélée et garantie par la libre conscience du peuple ecclésial. L’Esprit Saint agit dans le peuple ecclésial, dans la conciliarité de l’Eglise et établit la distinction entre le vrai et le mensonge, entre l’authentique et le contrefait.

L’ordre de l’existence ecclésiale, comme existence spirituelle, se distingue justement par l’absence de garanties extérieures, de signes juridiques et matériels de l’authenticité. Tout se décide dans la vie de l’esprit, dans l’expérience spirituelle. L’Esprit Saint n’agit pas comme agissent les forces de la nature ou les forces sociales. Il n’y a pas là d’analogie qui tiennent. Une trop grande analogie de l’un et de l’autre dans la vie de l’Eglise est une tentation, dans laquelle l’Eglise se conforme à la réalité de ce monde.

L’organisation hiérarchique de l’Eglise, historiquement inévitable, l’élaboration des canons, sont des phénomènes seconds et non premiers. N’est un phénomène premier que la vie spirituelle et ce qui se découvre en elle. C’est elle qui maintient l’Eglise dans sa sainteté. L’affirmation du primat de l’autorité hiérarchique extérieure est une illusion. Ne se soumettent en dernier ressort à l’autorité hiérarchique extérieure que ceux dont les convictions intérieures sont identiques ou proches. Personne ne s’est encore jamais soumis à une autorité extérieure en dépit des protestations résolues de sa conscience, autrement que par simple discipline extérieure.

Il en va de même chez les catholiques. L’autorité extérieure en tant que telle n’a jamais pu persuader quiconque de quoi que ce soit. La conviction vient toujours de l’intérieur et suppose dans tous les cas l’action conjointe de la liberté de la conscience et de l’Esprit de Dieu. Le cléricalisme ne convainc que les cléricalistes convaincus, ceux qui mettent au-dessus l’organisation cléricale de la vie, qui veulent de leur propre mouvement le triomphe de la tendance cléricale et du parti clérical. Les défenseurs de l’autorité et les adversaires de la liberté se reconnaissent à eux-mêmes habituellement une liberté pleine et illimitée, mais refusent de la reconnaître aux autres. Ce sont les gens les moins humbles, les plus enclins à en faire à leur tête.

Cela se vérifie avec l’exemple du courant de la droite cléricale dans l’émigration. Les partisans extrêmes et parfois fanatiques de la ligne du synode épiscopal de Kalovtsy contre le métropolite Euloge, constituent un groupe monarchiste extrémiste, qui choisit l’organe ecclésiastique suprême non pas en fonction de considérations canoniques et ecclésiales, mais en fonction de ses sympathies politiques, de ses aspirations réactionnaires d’extrême-droite. Si le synode ou le concile épiscopal manifestaient soudain une orientation plus à gauche et plus libérale, s’il rompait avec le monarchisme de droite, ses actuels partisans s’écarteraient de lui et se mettraient à en nier le caractère ecclésial et l’autorité. Tels sont aussi les communistes qui revendiquent pour eux la pleine liberté, mais ne laissent pas respirer librement les autres.

Tous ces monarchistes extrémistes de l’émigration se reconnaissent une pleine et entière liberté de conscience et de choix et placent l’autorité de l’Eglise là où ils le souhaitent et où cela leur plaît, accordant l’autorité à ceux des métropolites et des évêques qui flattent leurs instincts et sympathisent avec eux. J’ai souvent entendu des Russes à Berlin dire qu’ils ne reconnaissaient l’autorité du métropolite de la juridiction où ils se trouvaient que pour la seule raison qu’ils approuvaient sa ligne. Jamais ces gens n’écouteraient et n’accepteraient de reconnaître une voix de l’Eglise qui condamneraient leurs aspirations et leurs sympathies politiques. N’ont-ils pas toujours refusé d’écouter le patriarche Tikhon, c’est à dire l’instance suprême de l’Eglise orthodoxe russe, comme ne l’ont pas écouté les évêques auxquels déplaisait l’orientation prise par le patriarche ? La constitution du synode épiscopal fut en elle-même un acte arbitraire, qui allait contre la volonté du patriarche.

Tous ces gens du camp de droite, qui entendent n’en faire qu’à leur tête, n’ont jamais reconnu la liberté de l’Eglise et ont toujours soutenu la coercition de l’Eglise par l’Etat, ou plus exactement non pas par l’Etat en tant que tel, mais par leur camp politique, leurs intérêts. Le premier concile de Karlovtsy, condamné par le patriarche, s’est déroulé entièrement sous le signe de la domination des organisations monarchistes de droite sur l’Eglise. Que vient faire ici l’autorité ecclésiale ? On ne la reconnaît pas, dès lors qu’elle ne plaît pas.

Actuellement au sein de l’émigration de droite, on ne reconnaît d’autorité ecclésiale que là où est approuvé et encouragé en matière politique l’esprit de réaction et de restauration, où l’on est possédé par l’esprit de l’obscurantisme et la haine obsessionnelle des juifs et des francs-maçons. On ne se gêne guère avec les canons, dont on se sert hypocritement et mensongèrement en guise de couverture. Il est tout à fait clair que du point de vue canonique la vérité est du côté du métropolite Euloge, mais le mouvement cléricaliste de droite attribue l’autorité au synode épiscopal, pour la simple raison qu’il exprime son esprit et ses aspirations. Le mouvement cléricaliste de droite réunit précisément les gens qui veulent mettre l’Eglise au service de leur politique et de l’idée de l’Etat monarchiste. Il reconnaît également le primat de la liberté sur l’autorité, mais dans la seule mesure où il s’agit de sa propre volonté. Il projette sa liberté ou sa volonté propre sur l’organisme qui lui agrée et qui lui convient. Cette imposture doit être dénoncée et elle est dénoncée déjà par la vie elle-même.

L’épiscopat de Karlovtsy constitue un parti, un courant, mais non pas la voix de l’Eglise. Les prétentions de ce courant de l’Eglise orthodoxe de l’émigration à l’autocéphalie et à l’autorité sur toute l’Eglise orthodoxe russe sont risibles et pitoyables. La hiérarchie émigrée et dans une grande partie (pas uniquement, bien sûr) une hiérarchie qui a abandonné son troupeau, et à cause de cela elle ne peut avoir une grande autorité morale dans le monde orthodoxe russe dans son ensemble. Aucun évêque, aucun prêtre de l’émigration n’est moralement en droit de juger les évêques et les prêtres condamnés au martyre en Russie. Il en est qui parlent avec mépris et condamnation du patriarche Tikhon, du métropolite Benjamin. C’est un phénomène répugnant et impie. On ne sait pas comment se serait comporté en Russie celui qui exprime son mépris et sa condamnation, on ne sait s’il n’aurait pas rejoint l’Eglise vivante, comme l’on fait nombre d’anciens membres de la Centurie noire, qui dès avant la révolution pratiquaient la servilité envers le pouvoir et la dénonciation. Or nous savons déjà qu’aussi bien le patriarche Tikhon que le métropolite ont été, chacun à sa façon, des martyrs.

Nous sommes entrés dans une longue période de troubles ecclésiaux. Pour celui qui connaît l’histoire de l’Eglise, il n’y a là rien de nouveau. Mais nous autres, les Russes, nous sommes habitués à une longue période de calme et de stabilité dans l’Eglise. Les orthodoxes ont vécu dans un cadre de vie stable, dans le contexte d’une symbiose étroite entre l’Eglise et l’Etat. Au cours du XIXe siècle, le monde russe a connu des mutations très rapides qui ont amené la crise et la catastrophe, mais l’Eglise restait en apparence dans un état de calme sépulcral et d’immuabilité. Il est possible que la catastrophe soit précisément due à cette immuabilité de l’Eglise. La monarchie préservait le repos de l’Eglise, mais en même temps elle y empêchait tout mouvement créateur, ne permettait même pas la réunion d’un concile.

Beaucoup d’orthodoxes croyaient que ce repos et cette immuabilité seraient éternels. Mais pour un regard plus lucide il était clair que tout n’était pas tranquille et en ordre dans l’Eglise orthodoxe. Des processus internes étaient en cours, des contradictions se faisaient jour, sans toutefois se manifester, parce que l’Eglise était prisonnière de l’Etat. Le style dominant de l’Eglise impériale était celui d’une immuabilité sans vie et de la stagnation. Il n’y avait ni troubles ecclésiaux ni luttes, parce qu’il y avait peu de vie créative, sinon au sein d’une minorité, trop faible pour pouvoir s’exprimer. Les troubles de l’Eglise des premiers siècles s’accompagnaient de vitalité créative intense, de tension spirituelle, de combats internes de l’esprit.

Nous entrons dans une telle période, très difficile, pleine de souffrance, exigeant une grande responsabilité, mais qui réjouit par l’émergence d’un mouvement créateur. L’âme des croyants orthodoxes devra adopter de nouvelles dispositions. Il nous faut armer notre âme pour une époque de troubles et de remous. Il n’y a pas de retour au repos et à la stabilité de jadis, et il ne doit pas y en avoir. On ne peut se débarrasser du fardeau de la liberté de choix, on ne peut s’appuyer sur une falaise immuable placée hors de nous. La falaise est dans les profondeurs de notre esprit.

Nous assistons dans l’histoire de l’Eglise orthodoxe à la fin et à la liquidation, non seulement de toute la période synodale inaugurée par Pierre le Grand, mais de toute la période constantinienne de l’histoire du christianisme et au début d’une période nouvelle. L’Eglise doit redéfinir son rapport au monde et aux processus qui s’y déroulent. Elle doit être libre et indépendante de l’Etat, du royaume de César, des éléments de ce monde, et en même temps elle doit se montrer favorable aux évolutions positives et créatrices qui se déroulent dans ce monde, bénir les mouvements de celui-ci vers le Christ et le christianisme, rencontrer d’une manière différente de celle dont elle l’a fait jusqu’à présent le fils prodigue revenant à son Père.

Dans cette époque de crise et de bouleversements, tous les hiérarques ne prennent pas aussitôt conscience de l’effondrement du monde ancien et de la naissance d’un monde nouveau, ne mesurent pas la dimension des événements et ne perçoivent pas le sens spirituel de ce qui se passe. Une partie de la hiérarchie reste entièrement dans le monde ancien et aspire à la restauration de la vie ancienne, tranquille et immuable ; elle reste insensible au moment historique, aveugle à ce qui se passe dans le monde ; regarde sans amour et avec hostilité la tragédie de l’humanité ; reste fermée sur elle-même et imbue de son bon droit à la manière des pharisiens. Une autre partie de la hiérarchie commence à sentir le bouleversement qui s’est effectué, mais n’en a pas encore suffisamment conscience, tandis qu’une troisième partie se montre plus consciente. Ces différences de sensibilités et de degrés de conscience créent des conflits au sein même de la hiérarchie et donnent naissance aux troubles ecclésiaux. Comme toujours les causes idéologiques se doublent de causes sociales et personnelles, la lutte des classes et les rivalités de personnes.

Les évêques de Karlovtsy, leur synode, une majorité des membres du concile, représentent un courant de la hiérarchie appartenant entièrement au passé en train de se disloquer : ils ne voient rien et ne discernent rien dans ce qui se passe, ils sont aveugles spirituellement et poussés à la haine par la tragédie qui est en train de se dérouler dans le monde et au sein de l’humanité, ils sont les scribes et les pharisiens d’aujourd’hui, le Sabbat à leurs yeux est plus haut que l’homme. Le dernier concile de Karlovtsy et la malédiction qu’il a lancée contre tout mouvement créatif dans le christianisme ne sont que les dernières convulsions d’une période de l’histoire de l’Eglise en voie de liquidation, d’une période qui fut monophysite par son esprit en ce qu’elle niait l’homme, et césaropapiste dans sa chair, en ce qu’elle avait déifié César sur terre. Ce courant se doit d’anathématiser tout ce qui se passe dans l’humanité et dans le monde, il est possédé par la haine et la suspicion, ne voit partout que l’accroissement du mal, parce qu’il n’aspire qu’à retrouver la vie ancienne et éprouve de la haine pour toute vie nouvelle.

Il est attaché non pas à ce qu’il y a d’éternel dans l’Eglise, mais à ce qu’il y a en elle de corruptible. Il entrave la poussée d’une vie nouvelle dans l’orthodoxie. Ce courant non seulement ne s’appuie sur aucune vérité spirituelle, mais il n’a pas non plus de justification canonique. Le courant synodal de droite dans l’émigration présente les mêmes caractéristiques formelles que le mouvement synodal de gauche dans la Russie soviétique. La liberté de l’Eglise n’est respectée ni là-bas ni ici. La justice du point de vue spirituel comme du point de vue canonique est entièrement du côté de cette partie de la hiérarchie qui préserve la liberté de l’Eglise, qui met l’Eglise au-dessus des considérations de ce monde et des passions politiques, qui a pris la mesure du bouleversement historique qui s’était produit et a compris l’impossibilité de tout retour en arrière. Cette partie de la hiérarchie est représentée à l’étranger par le métropolite Euloge. Il ne s’agit pas ici des vues personnelles de ce dernier, mais du fait qu’il apparaît comme l’instrument de la Volonté Suprême, de la Providence Divine en cette difficile et pénible période de transition dans l’existence de l’Eglise orthodoxe à l’étranger. Tel fut le patriarche Tikhon pour toute la Russie. En cela nous voyons clairement une aide qui nous est donnée par Dieu.

Un patriarche ou un métropolite ne peuvent être l’expression de mouvements radicaux dans la vie de l’Eglise et il n’arrive pas souvent qu’il leur revienne l’initiative de mouvements précipités. Leur mission consiste à préserver l’équilibre ecclésial pendant les périodes de troubles et d’agitations. Mais dans l’accomplissement de cette mission, ils ne doivent pas entraver les mouvements créatifs naissants, ils peuvent les bénir en les ramenant dans le courant principal de la vie ecclésiale.

L’équilibre de la vie ecclésiale, son unité ne peuvent être assurés par la voie d’un compromis avec la partie de la hiérarchie qui est en voie de décomposition, qui maudit la vie créative et qui empêche l’Eglise d’entrer dans une époque nouvelle. Ce courant en train de se décomposer est condamné à dépérir. Le développement de l’Eglise se situe à l’opposé de sa politique mortifère, qui opprime l’esprit. Je pense que la rupture est à court ou long terme inévitable. Cette rupture ne mettra pas en cause l’existence de l’Eglise et son unité. Ce qui importe c’est l’unité dans la vérité et non le compromis de la vérité avec le mensonge. La crainte de voir le courant de la réaction et de la restauration se couper définitivement de l’Eglise et dépérir, n’est pas une crainte de nature spirituelle et ecclésiale, mais une crainte politique, car cela sera un coup mortel pour le courant monarchiste de droite. Mais ce coup doit être porté, car ce courant empêche la guérison de la Russie et du peuple russe, empêche la naissance d’une vie meilleure.

Le parti d’extrême droite dans l’orthodoxie défend le nationalisme religieux, l’isolement de l’orthodoxie du reste du monde, il ne comprend pas l’esprit d’universalité. Nous serons sans doute amenés à faire l’expérience d’un nouveau schisme des Vieux Croyants et de la Vieille Foi, mais dans le pire sens de ces termes. Dans l’ancien schisme, il y avait une vérité populaire qui ne sera pas présente dans le nouveau. Ce nouveau schisme est possible aussi bien en Russie que dans l’émigration. Nous devons nous y préparer spirituellement. Cela demande du courage et de la résolution.

Notre époque de la vie de l’Eglise pose un problème spirituel extrêmement difficile à résoudre. Que signifie qu’un évêque connu pour sa vie ascétique, un moine authentique, se révèle spirituellement aveugle, sans lucidité, qu’il ne sache pas discerner les esprits, que partout dans le monde et dans l’humanité il ne voie que le mal et les ténèbres et qu’il soit condamné à répandre autour de lui ténèbres et malédictions ? C’est une question angoissante, qui demande un examen attentif. Il apparaît que l’ascétisme en tant que telle ne conduit pas aux fruits spirituels les plus hauts, ne contribue pas à faire naître la lucidité spirituelle, mais qu’il peut au contraire dessécher et endurcir le coeur. Le diable est lui aussi un ascète. Un autre élément est indispensable sur le chemin spirituel, sans lequel l’ascèse perd son sens comme force de lumière et de transfiguration. Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit. Et quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est pleine de bonté; la charité n'est point envieuse; la charité ne se vante point, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle ne fait rien de malhonnête, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne soupçonne point le mal, elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout (1 Corinthiens 13, 1-7).


Les évêques qui se sont réunis en concile épiscopal à Karlovtsy n’ont pas accompli les préceptes de l’apôtre Paul. Dans leurs discours et dans leurs actes on ne voit nul amour, mais au contraire une profonde hostilité et inimitié envers l’homme et la création divine. Ils ne patientent ni ne font miséricorde, mais s’enflent d’orgueil, s’irritent, pensent à mal, ne couvrent rien, n’espèrent rien, ne supportent rien. Un moine ascète peut accomplir le commandement concernant l’amour de Dieu, mais s’il ne remplit pas celui qui concerne l’amour du prochain, s’il n’aime pas l’homme et la création de Dieu, s’il ne voit en l’homme que le mal, alors l’amour même qu’il a pour Dieu se gâte et se pervertit, il est alors comme un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.

L’hostilité, la haine, la suspicion du moine ascète envers le monde des hommes, envers tout mouvement dans le monde est une perversion de la foi chrétienne. Le christianisme est une religion d’amour de Dieu et d’amour de l’homme. L’amour de Dieu sans l’amour de l’homme est une perversion de l’amour de Dieu. L’amour de l’homme sans l’amour de Dieu (l’humanisme) est une perversion de l’amour de l’homme. Le mystère du christianisme et le mystère de la Divino-humanité. Le moine ascète, dont le coeur s’est desséché et refroidi, qui aime Dieu, mais n’éprouve pas d’amour pour l’homme et le monde, est, dans sa vie et sa pratique, un monophysite, qui ignore la religion de la Divino-humanité. Il est responsable de l’apparition dans le monde de l’humanisme athée.

L’orthodoxie a connu ce penchant monophysite et nous en voyons aujourd’hui les mauvais fruits. Nous assistons au dernières convulsions de l’orthodoxie ou plutôt de la pseudo-orthodoxie monophysite, hostile à l’homme. Cet esprit est condamné à périr, il hait l’homme et maudit tout mouvement de la vie. Cette question se pose avec une grande acuité dans les troubles que traverse actuellement notre Eglise. Nous assistons au combat pour le christianisme comme religion de la Divino-humanité, unissant en elle la plénitude de l’amour de Dieu et de l’homme. L’ascèse sans amour est privée de vie, elle rend aveugle et non lucide, elle fait de l’homme un castrat. Cette vérité nous devons en prendre conscience dans l’expérience amère de ces troubles. Celui qui ne pense qu’au salut de son âme, mais se montre froid et sans compassion envers le prochain, perd son âme. Chez les évêques qui ont adopté les résolutions du Concile de Karlovtsy on ne voit aucun signe d’amour chrétien, ils oeuvrent sans amour, inspirés par l’hostilité envers l’homme. Ce sont des monophysites au sens moral et spirituel du terme, combien même ils confessent les formules dogmatiques les plus irréprochables. Tel est le sens métaphysique des événements actuels.

On parle beaucoup de nos jours d’ecclésialisation de la vie. Telle est la devise de l’Action Chrétienne des Etudiants Russes. Cette devise est certainement juste, mais elle demande que son contenu soit éclairci et expliqué, parce que l’on peut y mettre des sens très différents.

L’ecclésialisation de la vie peut être comprise dans l’esprit d’une fausse hiérocratie, du cléricalisme, de la vieille idée byzantine de la théocratie, historiquement morte et impossible à restaurer. Certains comprennent effectivement l’ecclésialisation comme la soumission de tous les aspects de la vie au principe hiérocratique, sous la direction immédiate des hiérarques. On reconnaît là une vision plus catholique qu’orthodoxe de l’ecclésialisation, l’idée catholique de la théocratie, dont beaucoup de catholiques commencent à se libérer. Je ne sais d’où est venue à une partie de notre jeunesse l’idée que la hiérarchie ecclésiastique détenait une sorte d’infaillibilité et des charismes particuliers de connaissance et de magistère. Fondamentalement, l’orthodoxie ne connaît pas ce genre d’enseignement, même si certains hiérarques le professent. Un tel enseignement est en profonde contradiction avec le principe de conciliarité, qui est au fondement de l’Eglise orthodoxe. La conciliarité de l’Eglise, qui ne peut avoir aucune expression formelle et juridique, est inconciliable avec l’affirmation d’une autorité infaillible de l’épiscopat et l’attribution à celui-ci de privilèges charismatiques exclusifs concernant la doctrine et le magistère.

L’Esprit souffle où il veut. Dans la conscience orthodoxe, l’Eglise n’est pas une société d’inégalité. Le sacerdoce a d’abord une signification liturgique, et dans ce domaine il est bien infaillible et indépendant du caractère propre et des dons des hommes. Mais la vérité chrétienne est explicitée et préservée par l’ensemble du peuple ecclésial, au sein duquel peuvent se manifester des gens possédant individuellement des dons propres pour enseigner la doctrine.

Au sacerdoce appartient la fonction de guide sur le chemin spirituel du salut des âmes, mais non pas sur le chemin de la création, qui est la vocation de l’homme. L’institution des starets, si caractéristique de l’orthodoxie, témoigne de ce que même les dons spirituels de la conduite des âmes ne sont pas directement liés au rang hiérarchique. Le starets est un homme doué de charismes individuels, que le peuple devine en lui, il est un homme porteur de l’Esprit, et non d’un rang hiérarchique déterminé. Les starets ont été fréquemment persécutés par leurs évêques.

Incontestablement à l’évêque appartient dans son diocèse le pouvoir disciplinaire, sans lequel il est impossible de gouverner l’Eglise. Mais cela n’entraîne ni autorité infaillible ni don d’enseignement particulier. L’épiscopat préside à l’organisation hiérarchique de l’Eglise, maintient l’unité ecclésiale, préserve la tradition orthodoxe. Mais il n’a pas la haute main sur toute la vie créative de l’homme et du peuple, sur la connaissance, l’oeuvre d’édification sociale, il n’a pas l’initiative de la création dans le domaine de la vie spirituelle. Même le catholicisme reconnaît qu’intrinsèquement, le sacerdoce appartient à tous les chrétiens et que dans un certain sens tous les chrétiens sont prêtres. Ce n’est que sur un plan extérieur que le catholicisme affirme sous une forme radicale le principe hiérarchique. D’autant plus le sacerdoce potentiel des tous est-il reconnu par l’orthodoxie. Cela est en conformité avec l’enseignement des apôtres et de nombreux docteurs de l’Eglise. Inversement, l’hiérocratisme est une déviation et une perversion, le refus de reconnaître que l’Esprit Saint agit dans toute l’humanité chrétienne, que le Christ demeure au sein de Son peuple. C’est l’illusion du Grand Inquisiteur, le rejet de la liberté de l’esprit, le refus du fardeau du libre arbitre, consistant à placer toute la charge de la responsabilité sur quelques uns, tout en en déchargeant la conscience de l’ensemble des chrétiens. Il serait injuste d’attribuer cette déviation aux seuls catholiques.

L’ecclésialisation de la vie peut être comprise d’une manière diamétralement différente, on peut y voir justement le fait d’impartir une plus grande responsabilité à l’ensemble du peuple ecclésial, à tous les chrétiens, le fait de donner plus de place à l’action de la liberté spirituelle. On peut et on doit ressentir comme potentiellement ecclésial cela même qui ne porte pas le sceau de l’ecclésialement officiel, au sens formel et juridique.

L’ecclésialisation de la vie est un processus invisible, qui ne saute pas aux yeux. Le Royaume de Dieu vient imperceptiblement dans la profondeur des coeurs humains. Les peuples en ont assez du mensonge d’une ecclésialité extérieure et conventionnelle, sanctifiant symboliquement la vie, sans une véritable amélioration et transfiguration de celle-ci. La véritable ecclésialisation de la vie ne désigne pas seulement des processus formellement soumis à la hiérarchie ecclésiale et objet d’une sanctification symbolique et conventionnelle, mais avant tout les processus dans lesquels la vie est réellement changée et transformée dans l’esprit du Christ, dans lesquelles devient réalité la justice (pravda) du Christ. Ces processus peuvent rester extérieurement libres et paraître autonomes, tandis qu’intérieurement peut agir en eux l’Esprit du Christ. Boukharev, un des plus remarquables théologiens russes, parle très bien de la descente du Christ sur terre, de l’appropriation par nous du Christ dans chaque acte de notre vie.

L’ecclésialisation de la vie est la christianisation réelle, ontologique, de la vie, l’introduction dans toutes les sphères de la vie et de la créativité de la lumière du Christ, de la justice du Christ, de l’amour et de la liberté du Christ. Ce processus exige la liberté spirituelle, il ne peut résulter de l’action d’une autorité extérieure ou de la coercition.

L’ecclésialisation de la vie n’est pas seulement un processus sacramentel, un processus de sanctification de la vie, elle est aussi un processus prophétique, créatif, transfigurant la vie, la changeant et non pas seulement la sanctifiant. C’est pourquoi il ne peut se dérouler sous la domination exclusive du principe hiérocratique, il comprend en lui l’action de la liberté chrétienne.

Il est faux et arbitraire d’affirmer que la grâce n’agit que dans l’autorité et non dans la liberté. On allègue les nombreux désordres causés dans le monde par la liberté, qui peut être aveugle et privée de grâce. Mais l’autorité a aussi été la cause de nombreux désordres, a souvent multiplié les ténèbres et la haine dans le monde. Il n’y a pas plus de garantie dans l’autorité que dans la liberté, car derrière l’autorité peut se cacher une mauvaise liberté, l’autoritarisme et l’arbitraire. Mais la liberté à son tour peut être éclairée et imprégnée de grâce : c’est à travers la liberté qu’agit l’Esprit de Dieu.

Là où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté. Sans la liberté l’oeuvre de Dieu ne peut s’accomplir dans le monde. La conscience libre de l’homme est obscurcie par le péché originel, mais elle n’est pas anéantie. Sinon l’image et la ressemblance de Dieu seraient effacées en lui, il ne serait pas susceptible de recevoir aucune révélation, il serait incapable de vie religieuse. La rédemption du Christ restaure et éclaire de l’intérieur la liberté de l’homme, elle établit en lui la conscience libre comme action immédiate en lui de la lumière du Christ.

L’affirmation audacieuse de la liberté de l’esprit, de la liberté de la conscience a une importance particulière en cette époque critique, époque de troubles ecclésiaux et de tempêtes religieuses. La liberté est austère et exige la force de l’esprit. Mais cette austérité et cette force sont aujourd’hui nécessaires. Aujourd’hui il est impossible de s’appuyer uniquement sur une autorité extérieure, contre une falaise, qui s’élèverait hors de nous et non pas en nous. Nous devons éprouver jusqu’au bout ce sentiment d’absence de garanties, de point d’appui stable à l’extérieur et en prendre clairement conscience afin de découvrir ce point d’appui en nous-mêmes.

Cela ne signifie certainement pas que Dieu nous a abandonnés. L’action de l’Esprit Saint est peut-être plus forte que jamais. L’ébranlement de toutes les autorités extérieures, la ruine de toutes les illusions a une signification providentielle. Cela nous est envoyé comme une épreuve de notre liberté chrétienne, de notre fermeté intérieure. Aucun chrétien orthodoxe ne saura se soustraire au libre arbitre, à l’accomplissement de l’acte de la conscience libre. La plus haute hiérarchie aura besoin dans cette période de troubles et de combat de la libre conscience des chrétiens, de leur liberté de choix. Dieu requiert la libre conscience de l’homme, sa décision libre, son amour libre. C’est le sens de la création. La négation de la liberté de conscience comme principe suprême et premier fondement de la vie religieuse est une tentation et une chute. Le pathos de la liberté de conscience n’est pas le pathos d’un libéralisme formel et indifférent. Il se rapporte au contenu même de la foi chrétienne.

Je n’ai cessé de parler non pas de la liberté que j’exigerais de Dieu, mais de la liberté que Dieu exige de moi. Les troubles ecclésiaux qui ont lieu actuellement en Russie et dans l’émigration posent l’exigence de la fermeté, de la constance et de la force dans la liberté, ils exigent la puissance de la liberté en nous. Sans l’esprit de liberté on ne peut surmonter la tentation du communisme et on ne saurait rien lui opposer.

Nous ne pourrons pas décliner le fardeau, le poids de la liberté, l’exploit de la liberté. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous sommes contraints à la liberté par le cours tragique des événements mondiaux eux-mêmes. Et notre conscience doit se tenir à la hauteur des circonstances historiques. Les événements déplorables qui ont marqué le déroulement du concile épiscopal, ont leur côté positif : ils nous libèrent des illusions et des tentations, ils sont pour les chrétiens un rappel, par la voie négative, de leur primogéniture, de leur haute vocation. La suspicion avec laquelle a été accueilli le mouvement de la jeunesse chrétienne russe, ce qu’il y a de plus précieux aujourd’hui dans l’émigration, montre à la jeunesse qu’en dehors de la liberté de l’esprit il n’est pas de renaissance chrétienne. Et il est devenu plus clair que jamais que l’Eglise orthodoxe ne tient pas par une autorité extérieure, une unité extérieure sur le plan de l’organisation, mais par la liberté intérieure de l’esprit, par la liberté du Christ, par la liberté et la grâce, par l’action de l’Esprit Saint sur la liberté de l’homme.

Père Estroïka

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Re: Crise ecclésiale et liberté de conscience Nicolas Berdiaev

Message par Silouane le Mar 27 Oct - 20:39

Quel article! Magnifique et tellement d'actualité!


Silouane

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Re: Crise ecclésiale et liberté de conscience Nicolas Berdiaev

Message par Niklhaussan le Mar 27 Oct - 21:40

Bravo !!! Vraiment, bravo !! Conforme à tout ce que j'ai appris et lu de l'orthodoxie depuis 30 ans !!...

Ouf ! Je ne me suis pas trompé d’Église alors ?

J'avoue que, parfois, je ne sais plus où j'en suis... Dans tous les cas, si l'Eglise est conforme à celle que nous présente Job de Telmessos, je la fuirai, et à grandes enjambées, encore !!

Niklhaussan

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Re: Crise ecclésiale et liberté de conscience Nicolas Berdiaev

Message par Niklhaussan le Mar 27 Oct - 21:42

Quel est donc ce pasteur qui crée tant de confusion au sein du peuple dont il a la charge et dans la conscience et le cœur de l'enfant de Dieu ?

Niklhaussan

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Re: Crise ecclésiale et liberté de conscience Nicolas Berdiaev

Message par Père Estroïka le Mar 27 Oct - 22:39

Cher Nicolas,
L’un de mes confrères avec qui j’échange beaucoup sur nos affaires et qui fait partie des victimes actuelles de l’archevêque Job me rappelle souvent, lors de mes emportements contre ses abus que, derrière Mgr Job de Telmessos, il y a un petit Ihor Getcha qui a été un petit garçon aussi et qui demeure, lui aussi, un enfant de Dieu.
Ce sont ceux qui, avec discernement, le maintiennent là où il est, qui portent la plus grande responsabilité; ils savent tout de ses comportements inadéquats.
Comment comprendre le silence de celui qui nous a imposé le candidat unique Job Getcha, le 1er novembre 2013, en nous menaçant d’exclusion de l’Eglise si nous refusions que notre liberté soit violée?
Comment comprendre que le patriarcat déplace des métropolites sur simples coups de fax quand ils ont des opinions contraires à celles du Grand Maître, mais qui laissent l’Ecorcheur agir pendant de longs mois?
Comment comprendre que le bon pasteur qu’était le nouvel Auxiliaire patriarcal, qui ne risque rien du haut de son excellente réputation et de ses 70 ans, se tienne comme un gentil chien-chien à côté de l’archevêque quand celui-ci agresse les autres enfants de Dieu?
Voilà les vraies questions aujourd’hui. Notre prière pour Mgr Job est sincère: pour son bien et pour celui de toute l’Eglise, il doit partir, et le plus tôt sera le mieux, pour lui et pour toute l’Eglise.
Gardons confiance dans l’Esprit Saint et veillons, dans une communion d’amour qui embrasse même le petit enfant de Dieu Job Getcha, peut-être le plus malheureux d’entre nous.
Mais rappelons aux vrais responsables (qui esquivent tous leurs responsabilités aujourd’hui: métropolite, patriarche, évêque auxiliaire) qu’ils sont complices s’ils continuent de couvrir les délits.

Père Estroïka

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Re: Crise ecclésiale et liberté de conscience Nicolas Berdiaev

Message par Niklhaussan le Ven 6 Nov - 8:14

Certes... Toutefois, l'archevêque n'est pas complètement irresponsable de ses actes et de ses paroles. Par ailleurs, "celui qui nous a imposé le candidat unique Job Getcha", le "Grand Maître" et le "nouvel Auxiliaire patriarcal" ont eux aussi été des petits garçons et demeurent des enfants de Dieu.

Personnellement, j'ai du mal à croire que Job Getcha "demeure" enfant de Dieu, tant il semble plutôt servir l'adversaire, le diviseur, diabolos... mais, toutefois, il est vrai que je ne puis en juger ; je n'en sais rien et, de surcroît, est-ce que moi même je sers Dieu dignement ? En revanche, je puis constater les fruits de sa gouvernance au sein du peuple de Dieu : divisions, détresses, incompréhensions, injustices, colère...

Sur les dyptiques, il y a inscrit : "pour les serviteurs de Dieu" (vivants ou défunts)... Dois-je encore y inscrire Job Getcha ? Est-ce juste ? Qui sert-il, en vérité ? Dieu ? L’Église ? Ou bien lui-même et ses supposés "supérieurs hiérarchiques" ? Ou, encore, dans le pire des cas, celui qui veut diviser et détruire l’Église ?

Niklhaussan

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Re: Crise ecclésiale et liberté de conscience Nicolas Berdiaev

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